Jia Hu Xa (haïkus)

LA TRAVERSEE DES EAUX BRUMEUSES

tab















(Pour un commentaire conventionnel du Yi-King, se reporter ici)


La Traversée des Eaux Brumeuses est-elle un commentaire du Yi-King?

Le haïku a hérité sa structure métrique de dix-sept syllabes, répartis en trois vers de cinq, sept et cinq syllabes, d'une forme poétique plus développée de trente et une syllabes, le tanka. Le haïku n’est en définitive que les dix-sept dernières syllabes du tanka. Ce dernier, en tant que jeu littéraire fort apprécié dès la période Heian (794/1185), possède la règle simple de toute joute poétique: adjoindre une chute, haïku ou "vers de fin", à un fragment poétique, hokku ou "vers de début".

Pendant plusieurs décennies, le haïku est resté longtemps l'apanage des cénacles aristocratiques. Il y est pratiqué aussi bien comme divertissement mondain qu'en tant qu'exercice contemplatif. Il n'exige ni la culture des innombrables textes poétiques anciens, ni le pré-requis d'un code symbolique sophistiqué, contrairement à la poésie chinoise de l'époque classique. Ce n'est qu'à la suite de Bashô que le haïku se situa dans une autre dimension littéraire et devient la transcription poétique absolue de l'esprit zen.

Le haïku obéit donc à une finalité poétique - et peut-être religieuse — très marquée dont l'Occident n'a pas d'équivalent. Chaque poème entreprend d'exprimer un éclair de vie, sans détour d'abstraction, ni recours à la moindre construction intellectuelle préalable. Le haïku n'a ainsi pas d'autre référence que son langage. Il naît d'un souffle vertical de l'esprit, de la maîtrise exacte d'un événement, d'un éclair fugace dans la précarité des choses. Il faut admettre que jusqu'à présent le processus historique qui avait amené cette révolution poétique, était peu connu et qu'il n'en existait pas d'autre explication que le génie personnel de Bashô.

Car qui aujourd'hui se souviendrait du nom de Jia Hu Xa, dont l'oeuvre a bien failli disparaître, si par un de ces curieux hasards dont la littérature est seule capable, la "Traversée des Eaux Brumeuses" n'avait ressurgi de l'oubli poussiéreux d'une bibliothèque portugaise?

Jia Hu Xa est vraisemblablement né à Chengdu, entre 1590 et 1591, d'un père fonctionnaire chargé de l'intendance des fourrages aux armées impériales et d'une mère également issue de la noblesse d'Etat. Elevé à la cour du gouverneur de cette province des marches, Jia Hu Xa présente très jeune des dons magnifiques. Il passe, vers treize ans, l'examen mandarinal lui permettant d'accéder à la classe de jade. Jia Hu Xa est appelé, trois ans plus tard, à servir l'Empereur Céleste à son palais d'été et rentre dans l'intimité du souverain.

En 1602, peu après son accession au pouvoir, le tout puissant shôgun Iayasu Tokugawa envoie une importante ambassade à l'Empire du Milieu. Celle-ci débarque en grande pompe et Jia Hu Xa est chargé de l'accueillir en tant que plénipotentiaire du Fils du Ciel. Jia Hu Xa noue alors une relation d'estime profonde avec Kyo Hamamatsu, ministre du shôgun. Jia Hu Xa est déjà un personnage important de l'Empire, un notable de cour, avec lequel l'Empereur joue parfois au go. C'est de cette époque qu'il faut dater la passion qu'inspire Y Meï, une fille que l'Empereur avait eu d'une de ses concubines, à Jia Hu Xa et qui lui inspira vraisemblablement plusieurs poèmes.

Soudain, à l'automne 1604, son influence est brisée par un édit impérial qui lui confisque ses biens, le déchoit de sa qualité mandarinale et le condamne au bannissement. Il abandonne précipitamment les siens et s'embarque pour le Japon.

La cause de cet exil demeure inconnue. A-t-il surpris malgré lui un rite secret magique où officiait l'Empereur? Ou plus simplement une kabbale fut-elle montée contre lui par quelque eunuque jaloux?

L'hypothèse qui semble pouvoir être retenue est celle d'un interdit - ce qui rapprocherait étrangement son destin de celui d'Ovide et la "Traversée des Eaux Brumeuses" des "Tristes"- qu'aurait transgressé , peut-être à son insu, le jeune mandarin. Jia Hu Xa est alors accueilli à Kyoto, chez son ami Hamamatsu. Il n'est pas aisé à un lettré chinois de se faire adopter d'une aristocratie hostile par nationalisme à la Chine, malgré la protection de son ami. Aussi plutôt que de tomber dans l'oisiveté, il propose à son protecteur qu'il l'emploie comme jardinier. Bien que la culture japonaise ne montre pas pour cette tâche l'estime des Chinois, Jia Hu Xa s'y attache avec un dévouement tenace. Enfin maître de sa vie, il se consacre à la méditation et porte la composition paysagère et florale à la complexité d'un art.

Parmi les oeuvres dont nous avons connaissance, outre le recueil de la "Traversée des Eaux Brumeuses", T. D. Suzuki, dans son ouvrage de référence "Le bouddhisme chan et son influence sur la culture japonaise" (Tokyo 1938), cite un livre des fleurs dans lequel Jia Hu Xa développait une théorie picturale, notamment en ce qui concerne la perspective, théorie très originale puisqu'il situait dans celle-ci le point de fuite devant l'observateur. Cet ouvrage est malheureusement perdu. En outre, cet auteur lui attribuait avec circonspection l'argument de certains passages assez tardifs du Yin Ping Meï. La poésie révèle le génie de Jia Hu Xa dans la symbiose originale d'un esprit chinois et d'une forme littéraire nipponne. Participant aux tournois poétiques de ses amis japonais, il y excelle d'une manière étonnante au point de dépasser ses amis dans l'art du tanka. Très vite sa renommée dépasse son jardin.

Jia Hu Xa peint et écrit jusqu'à sa mort. Il est inhumé dans ce parc, qu'il n'avait jamais plus quitté et où il recevait la visite de poètes de cour et même de membres de la famille impériale. Bashô, considéré jusqu'à présent comme l'inventeur de la formalisation métrique du haïku, travaille longtemps avec Jia Hu Xa à la culture des chrysanthèmes et des bonzaïs. Est-ce au cours de ces travaux floraux que furent transmis l'esprit du "lâcher- prise" qui imprègne toute poésie? Il est probable que le disciple a retiré de ces précieux entretiens avec le vieux chinois en exil cet attitude d'esprit particulière qui fonde l'art du haïku et permit de le porter à son plus grand degré de perfection pour en faire, selon Roland Barthes, cette "sorte de balafre légère tracée dans le temps". Ayant transmis au plus grand poète japonais la voie du haïku, Jia Hu Xa meurt en 1669.

Son oeuvre poétique était présumée perdue, après qu'un incendie eut ravagé en 1750 la bibliothèque fondée par son protecteur. A moins d'adhérer au dogme schismatique de certains Esséniens, selon lequel un écrit révélé ne peut disparaître et bien que détruit réapparaît en rêve aux saints, la "Traversée des Eaux Brumeuses" semblait définitivement occultée.

L'oeuvre commentée par certains contemporains du céleste poète, était étrangement source de disputes. Tous les poèmes de ce recueil avait-il Jia Hu Xa pour créateur? Lui étaient-ils attribués à tort? Il est étrange en effet de constater qu'en regard de l'immense activité poétique d'un chinois en exil - puisqu'il passe sa vie à concevoir d'innombrables poèmes - seuls quelques uns nous sont parvenus, dont une partie ne peut lui être attribuée avec certitude et quelques poèmes pourraient être attribués à Bashô. Jia Hu Xa avait de surcroît l'habitude de noter ses poèmes sur des velins épais dont il ne prenait aucun soin et qu'il distribuait à ses amis. Une telle pratique ne facilite pas la conservation d'une oeuvre.

Une compilation originelle a pourtant été réalisée en 1679 par Soheï Nagashi, demi-frère du protecteur de Jia Hu Xa, et qui regroupait soixante quatre poèmes, sans aucun classement. Une seconde devait être rassemblée quelques années plus tard, d'une main anonyme, et présentait cent deux poèmes dont six tankas. Il apparaît aujourd'hui qu'outre ces soixante quatre précédents, les textes supplémentaires étaient tous apocryphes. C'est donc la première compilation qui doit retenir notre attention.

Shoichi Okoda, protecteur de Jia Hu Xa, avait noué dès 1661 des relations régulières et secrètes avec les premiers Occidentaux débarqués au Japon. Les Portugais avaient étendu leurs routes commerciales jusqu'à cet archipel exotique et féodal. Jia Hu Xa, de par son expérience diplomatique, reçu la visite d'ambassadeurs du Portugal. Sans doute est-ce à cette occasion qu'il noua des liens avec un des membres de la délégation. Le nom de ce dernier ne nous est pas parvenu avec certitude. Peut-être s'agissait-il de Vasco de Pombal, grand voyageur et lui-même poète pétrarquisant encore lu de nos jours?

Les soixante quatre haïkus furent donc donnés à ce portugais qui les déposa dans sa bibliothèque particulière à Lisbonne. Le manuscrit dormit là discrètement pendant près de trois cent ans sous la garde négligente de ses propriétaires successifs qui peu à peu l'oublièrent. En 1990, fut lancé le programme de l'U.N.E.S.C.O de découverte et de restauration des routes de la soie. C'est en 1991 que fut constitué dans le cadre de ce programme, une section littéraire dont le projet nécessitait l'examen et la recherche des principaux textes relatant l'épopée commerciale des anciennes puissances coloniales en Extrême-Orient. Tout à fait incidemment le manuscrit fut découvert par Jacques Cochaud, chargé de cours en socio-linguistique à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, à Paris, Hervé Hulin, maître de conférences à la Sorbonne, chercheur attaché au Laboratoire de Linguistique Epistémologique, et Xavier Seiglan, professeur de Littérature Comparée à l'Université de Standford, Californie. L'étude et la traduction de ce petit manuscrit auront nécessité deux ans de travail patient avant de pouvoir le présenter au public français. La traduction a privilégié le sens sur la reconstitution de la métrique.

Ces soixante quatre haïkus étaient transcrits sur des feuillets épars: quatre folio de huit poèmes , sept folio de trois , un folio de cinq, les six poèmes restants figurant sur des feuillets distincts. L'ensemble original ne présente aucun autre classement et il aura fallu procéder à une analyse thématique extrêmement serrée qui sera bientôt publiée, pour reconstituer une présentation proche d'une part des chapitres poétiques des grands recueils chinois, d'autre part la progression induite par la biographie de Jia Hu Xa. L'ordonnancement des poèmes, du fait que les feuillets étaient séparés, avait perdu toute cohérence. Mais dès lors que des logiques de succession thématique et biographique étaient dégagées, il fut possible de bâtir quelques hypothèses sur le sens de l'oeuvre: les thèmes sont si diffus que leur enchaînement est presqu'imperceptible et laisse supposer un sens caché. S'agirait-il d'un commentaire des soixante quatre hexagrammes du Yi King, malgré qu'il est impossible de trancher sur le nombre exact que comportait le recueil à l'origine? Cette hypothèse demeure fragile mais peut être acceptée par un esprit contemplatif tant la puissance de ces textes prête à l'envol mystique.





1 - Le créateur
33 - La retraite
2 - Le réceptif
34 - La puissance du grand
3 - La difficulté initiale
35 - Le progrès
4 - La folie juvénile
36 - L'obscurcissement de la lumière
5 - L'attente (la nutrition)
37 - La famille (le clan)
6 - Le conflit
38 - L'opposition
7 - L'armée
39 - L'obstacle
8 - La solidarité, l'union
40 - La libération
9 - Le pouvoir d'apprivoisement du petit
41 - La diminution
10 - La marche
42 - L'augmentation
11 - La paix
43 - La percée (la résolution)
12 - La stagnation, l'immobilité
44 - Venir à la rencontre
13 - Communauté avec les hommes
45 - La rassemblement (le recueillement)
14 - Le grand avoir
46 - La poussée vers le haut
15 - L'humilité
47 - L'accablement (l'épuisement)
16 - L'enthousiasme
48 - Le puits
17 - La suite
49 - La révolution, la mue
18 - Le travail sur ce qui est corrompu
50 - Le chaudron
19 - L'approche
51 - L'éveilleur, l'ébranlement, le tonnerre
20 - La contemplation
52 - L'immobilisation, la montagne
21 - Mordre au travers
53 - Le développement (le progrès graduel)
22 - La grâce
54 - L'épousée
23 - L'éclatement
55 - L'abondance, la plénitude
24 - Le retour
56 - Le voyageur
25 - L'innocence (l'inattendu)
57 - Le doux (le pénétrant, le vent)
26 - Le pouvoir d'apprivoisement du grand
58 - Le serein, le joyeux, le lac
27 - Les commissures des lèvres
59 - La dissolution (la dispersion)
28 - La prépondérance du grand
60 - La limitation
29 - L'insondable, l'eau
61 - La vérité intérieure
30 - Ce qui s'attache, le feu
62 - La prépondérance du petit
31 - L'influence (la demande en mariage)
63 - Après l'accomplissement
32 - La durée
64 - Avant l'accomplissement